Pat Metheny s'entretient avec Serge Lazarévitch.

September 1992 by Serge Lazarévitch for the French magazine Jazz Magazine


1992 : on croyait déjà tout savoir sur sa vie et sa musique... jusqu'à ce que Pat Metheny, dans ce numéro 418 de Jazz Magazine (septembre 1992) confie à l'un de ses confrères (le guitariste français Serge Lazarévitch) l'avant et l'après de sa « Secret Story » (enregistrement qui venait alors de sortir).


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Serge Lazarevitch: Je t'ai entendu pour la première fois, Pat, en 1975. Au Zircon Club de Boston, tu jouais en trio avec Jaco Pastorius et Bob Moses.

Pat Metheny: Alors tu connais toute l'histoire !

S.L.: A cette époque, personne ne t'avait entendu en France...

P.M.: Personne ne m'avait entendu nulle part !

S.L.: Depuis, une vingtaine de disques ont été publiés sous ton nom. Le dernier a pour titre « Secret Story ».

P.M.: C'est un mélange de tout ce qui m'a intéressé jusqu'à maintenant au niveau de la composition, une longue suite dont la forme ressemble à celle du disque « As falls Wichita... ». J'ai utilisé comme point de départ la musique que j'avais écrite pour le « Montreal Ballet » il y a quelques années. Certains journalistes me parlent de « world music » à propos des choeurs d'enfants cambodgiens dans le premier morceau : ça n'a rien à voir ! Ces choeurs sont seulement des taches de couleur au milieu d'un collage. Ce patchwork est une synthèse de toutes mes années de travail sur la mélodie, l'harmonie et le rythme. La réalisation de ce disque a été très difficile, spécialement le mixage. J'ai voulu superposer des couches sonores très diverses. L'arrière-plan est composé de sons et de bruits de toutes sortes.

S.L.: As-tu beaucoup utilisé le « Synclavier »?

P.M.: Oui. Au départ je pensais faire un disque en solo en jouant les parties de guitare et de basse accompagné par le « Synclavier ». J'ai d'abord réalisé tout l'album au « Synclavier ». Puis j'ai décidé d'utiliser de vrais instruments et un orchestre symphonique. Même si le son des cordes du « Synclavier » est l'un des meilleurs, il n'y a pas de comparaison avec un véritable orchestre. J'ai rencontré Jeremy Lubbock. J'aime depuis Iongtemps ses arrangements pour cordes. Il a travaillé sur beaucoup de disques depuis trente ans et possède une expérience que je n'ai pas. Il a réarrangé certains passages du disque. Le résultat est formidable ! Il est responsable de la collaboration principale de cet album.

S.L.: Qui sont les autres musiciens?

P.M.: Lyle Mays, Gil Goldstein, Charlie Haden, Will Lee, Toots Thielemans, Nana Vasconcelos, Steve Rodby, qui m'a aussi beaucoup aidé au niveau de la production.

S.L.: As-tu entendu la musique du film Naked Lunch de David Cronenberg. interprétée par Ornette Coleman et le London Philharmonic Orchestra ?

P.M.: Oui. Elle est intéressante mais Ornette aurait dû écrire toute la partition. J'ai préféré les passages où il joue en trio avec Denardo et Barre Phillips.

S.L.: Bien que je n'aime pas ces étiquettes, ta vie musicale associe « le guitariste de jazz » et le leader du « Metheny Group », un aspect plus commercial de ta carrière. Comment évolues-tu de l'un à l'autre ?

P.M.: Il y a plus de points communs que de différences. Je joue avec la même guitare, les mêmes amplis. En Europe il nous est arrivé de jouer en trio devant un public plus important qu'au Nebraska avec le P.M. Group. Avec le groupe, le son est évidemment plus dense. Le problème principal lorsque je passe de l'un à l'autre est le dosage approprié de mon jeu de guitare. C'est parfois difficile si les deux situations sont trop rapprochées.

S.L.: Branford Marsalis disait qu'après une tournée avec Sting, il avait besoin de pas mal de temps pour retourner au «jazz »...

P.M.: Il y a quelques années, au Festival de Montréal, nous avons joué avec le P.M. Group devant un public énorme. C'était impressionnant ! Le lendemain, en trio avec Jack DeJohnette et Charlie Haden, j'ai vraiment cru que je n'y arriverais pas. Ç'a été une leçon. Avec le groupe j'ai beaucoup de responsabilités car je prends la plupart des solos, mais la musique est très organisée et Lyle et les autres assurent un background parfait. Tandis que lorsque j'improvise avec Charlie et Jack, par exemple, leur niveau de jeu est si élevé et subtil que je dois être vigilant en permanence.

S.L.: Dans tes solos il y a deux aspects : l'un très diatonique, l'autre très chromatique. Comment équilibres-tu ton jeu ?

P.M.: C'est juste une question de vocabulaire. J'ai travaillé dur pour pouvoir utiliser n'importe laquelle des douze notes à n'importe quel moment. C'est le langage de base de la plupart des bons musiciens aujourd'hui. Le reste est une question de choix. C'est curieux mais souvent les musiciens ont tendance à compliquer une musique simple et vice-versa. J'ai remarqué qu'avec un bassiste au jeu simple comme Charlie, je joue de manière chromatique. Avec Dave Holland, les lignes de basse sont plus compliquées et je simplifie mon jeu.

S.L.: Après tant d'années, comment peux-tu encore improviser sur Phase Dance, qui ouvre souvent tes concerts?

P.M.: Ces accords sont devenus parfaitement naturels, comme ceux d'un blues ou d'un standard. J'arrive toujours à trouver quelque chose de nouveau à jouer. Cette progression est proche de celle d'un blues : trois accords, si mineur étant le premier degré, si bémol majeur le quatrième et la 7 sus 4, le cinquième.

S.L.: Revenons au début de l'histoire... et parIons de Jaco Pastorius.

P.M.: C'était un grand ami, il me manque beaucoup. Il y a deux talents exceptionnels parmi les musiciens que j'ai côtoyés : Jaco et Keith Jarrett. Sa carrière a démarré un an avant la mienne mais nous avons toujours été un point de repère l'un pour l'autre. Nos rapports musicaux étaient très sincères. Nous n'avions pas peur de nous critiquer.

S.L.: Je me souviens du choc produit par son premier disque : la plupart des bassistes se sont mis à jouer fretless et à copier ses solos.

P.M.: A part Charlie Parker, je crois que personne n'a eu autant d'impact sur un instrument. Beaucoup de gens l'ont copié. Certains ont fait de belles choses avec les harmoniques et les accords, mais personne ne lui arrive à la cheville rythmiquement. Il pouvait pousser un orchestre à la limite de l'explosion à force de le faire «tourner ». Lorsqu'un musicien possède un son aussi personnel que lui ou Wes Montgomery, je trouve irrespectueux de le copier bêtement.

S.L.: Depuis quelques années tu n'utilises plus l'effet chorus pour ton son et tu attaques plus de notes avec la main droite...

P.M.: J'ai commencé par utiliser le chorus et les delays pour donner plus de relief et d'espace au son de la guitare qui me semblait souvent étriqué dans le jazz. Puis je l'ai abandonné quand tout le monde s'est mis à l'utiliser... Maintenant je suis de plus en plus attiré par l'essence même du son de la guitare. Dans mes derniers disques la guitare électrique est aussi enregistrée acoustiquement, ce qui donne une qualité de son que j'aime beaucoup. C'est impossible à faire en concert malheureusement. Ma main droite a toujours été assez faible et je compensais en coulant les notes et en phrasant legato. J'essaie maintenant de me concentrer sur l'attaque de la note, le départ même du son.

S.L.: L'année dernière tu as joué à Paris avec Jim Hall. Avez-vous des projets d'enregistrements ?

P.M.: Nous en parlons souvent, je suis sûr que nous le ferons un jour. Ces concerts étaient super pour nous.

S.L.: Tu devais jouer sur le dernier disque de John Scofield. Que s 'est-il passé ?

P.M.: Quelle galère ! Nous avions répété et c'était génial, mais j'avais pris du retard pour mon disque et ma compagnie, Geffen, n'a pas voulu que son disque sorte avant le mien. Scofield ne pouvait pas attendre six mois de plus et il a enregistré avec Bill Frisell. J'adore ce disque.

S.L.: Quels sont les musiciens qui ont le plus compté pour toi parmi ceux avec lesquels tu as joué ?

P.M.: Jaco bien sûr, Gary Burton, qui reste un de mes musiciens favoris, Mick Goodrick qui m'a beaucoup influencé, Steve Swallow pour son fantastique talent de compositeur et ses encouragements dans ce domaine, Bob Moses qui m'a appris les ficelles du jeu des batteurs de la Côte Est - c'est un grand musicien, si sous-estimé... Lyle : notre rencontre a été le point de départ du P.M. Group, Paul Wertico qui connaît bien mes goûts musicaux, Steve Rodby bassiste et coproducteur... En fait je pourrais les citer tous... Je n'oublie pas mes idoles avec lesquelles j'ai eu la chance de jouer : Ornette, Sonny Rollins, Jim Hall, Jack, Charlie...

S.L.: En ce moment, qu'aimes-tu écouter?

P.M.: Scofield ! Après avoir joué avec Miles, son potentiel s'est cristallisé. C'est devenu un très grand musicien. Beaucoup de jeunes musiciens s'imaginent que s'ils n'ont pas réussi à vingt ans ils doivent laisser tomber. Le parcours de Scofield devrait les encourager et leur montrer que la musique est un processus long. Je voudrais citer un musicien qui m'a impressionné récemment : le saxophoniste Joshua Redman, le fils de Dewey.


Propos traduits par Hélène Smith

Interview de 1997

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